Une Histoire Particulière

Yolande JOSEPHE
Réalisatrice
Professeur de Lettres

Après des études de Lettres Classiques à la Sorbonne, Yolande est professeur de l’Éducation Nationale à Massy, en région parisienne. Elle y intègre l’équipe de recherche Chevalier, sous l’égide de l’Institut National de Recherche Pédagogique, initie ses élèves au théâtre, ce qu’elle continuera de faire avec d’autres publics au cours de stages et d’ateliers.Après un an de formation au Centre audiovisuel de l’Ecole Normale Supérieure de St Cloud, elle bifurque, en 1980, vers le documentaire, et tourne en France mais aussi au Maroc, au Sénégal, au Bénin. Parmi ses films : « La mer à l’envers » (1983), Grand Prix du Festival Audiovisuel des Pêches Maritimes en 1987, lui vaut d’être en 2018 Présidente du Jury professionnel au Festival Pêcheurs du Monde, à Lorient ; « Ida, Madelon du front de l’Artois » (1989) est intégré dans nombre de manifestations lors du Centenaire de la guerre 14/18 ; « Ousmane Sow, sculpteur d’Afriques » (1993), est le premier documentaire réalisé sur cet immense artiste.
Elle participe à l’écriture de « La ville à prendre » de Patrick Brunie (1979, Hachette Littérature), à l’ouvrage « Audiovisuel et Mouvement ouvrier » (Centre Georges Pompidou, 1985). Les éditions de l’Epinette, à Merville, publient, en 2010, son conte « Céleste et l’arc en ciel », et, en 2019, trois de ses poèmes dans le recueil « L’ancre ».
Investie dans le groupe « Soutien aux films » de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) et dans l’association Autour du 1er mai, elle fait partie de l’équipe de programmation des séances « UN CINE – DES DROITS » que proposent la LDH et l’association au cinéma Majestic Bastille, à Paris.
Elle est adhérente à La Maison de la Poésie des Hauts de France.

Virgine
Sa mère adoptive
Dans les bras de sa soeur adoptive Madeleine
Avec sa soeur adoptive Paulette
Lucienne
Sa maman
Journal de 1915 évoquant les Tirailleurs Algériens durant la 1ère guerre mondiale
la cueillette du houblon
Noël JOSEPHE à gauche, avec Aimée son épouse, Léonce et Andrée, soeurs d’Aimée, et Lucien, mari d’Andrée
Saison de football 1940-41
Avec l’une de ses classes
Mariage de Noël et Aimée
en 1942
Toute la famille réunie, enfants et petits enfants, leurs conjoints, à Chinon, pour fêter le 80° anniversaire en 2000 de Noël et Aimée JOSEPHE, tous deux nés en 1920

HISTOIRES D’AMOURS DU NORD AU SUD …

par Yolande JOSEPHE, sa fille aînée

Au plus profond de notre mémoire, brille d’un éclat particulier la Flandre que notre père aimait tant. Steenvoorde, Hazebrouck, où habitait la famille de Maman, et Boeschèpe où il a grandi auprès de Virginie.

Virginie… Elle était sa référence, et il nous a si souvent parlé d’elle, qu’elle a continué à vivre à nos côtés. Ce qu’il nous racontait d’elle et de son enfance était pour nous autant d’histoires d’un autre monde, parfois teinté de magie, et nous écoutions, fascinés, la vie de Jeff Van Wiese au Stenacker, dans sa petite chaumière au sol de terre battue.

Conteur de génie, il nous faisait revivre d’innombrables  moments de ses premières années. Comment le Diable les poursuivait dans le noir et imprimait la marque de sa main sur la porte de leur chaumière où ils avaient couru pour se mettre à l’abri. Comment Virginie interpellait souvent Dieu à haute voix, en flamand, bien sûr, pour le prendre à témoin ou lui faire des reproches. Ainsi, elle lui répétait chaque 1er Janvier : « Mais enfin, qu’est-ce que tu fais ? Les pauvres sont de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches ! Il faut que ça change ! » 

Chez Virginie, dans sa famille et tout autour d’eux, on travaillait dur, très dur. On peinait à la tâche, on vendait sa force de travail pour 3 fois rien, Virginie la première, qui était la reine du houblon.

Mais elle était aussi la première à ne jamais se décourager, à se battre sans cesse, avec une énergie sans faille et beaucoup d’humour. Elle n’avait peur de rien ni de personne et s’adressait à n’importe quelle autorité ou personnalité de la même manière directe et libre avec laquelle elle parlait à Dieu. Pour elle, tout être humain avait la même importance. Nul doute qu’elle lui a transmis beaucoup de ses convictions et de sa force de caractère.

Il y aurait quantité d’anecdotes à raconter… Je me contenterai d’évoquer  sa communion solennelle : l’usage voulait que ce jour-là, celui qui était premier au catéchisme invite le midi tous les premier-communiants chez lui. Evidemment,   c’était lui le premier, vu qu’il l’était partout ! Mais la maigreur des ressources de Virginie et l’exiguïté de sa chaumière rendaient improbable l’éventualité d’un repas de cérémonie chez elle. Aussi, le curé est venu lui faire la proposition suivante : au lieu d’être déclaré premier, il serait le deuxième. Le deuxième deviendrait premier, et vu que sa famille était aisée, elle se chargerait du repas. « Pas question ! » dit Virginie « Josèphe est premier, il restera premier, et les communiants viendront ici, je leur donnerai à manger une pomme de terre et un hareng saur, et ils s’assiéront où ils pourront. Et si tu enlèves à Josèphe la place de premier, je te casse le cierge de communion sur la tête, en pleine église ! » Sans aucun doute, elle l’aurait fait ! Evidemment, Papa est resté le premier et le repas eut lieu, exceptionnellement, chez le deuxième.

Il devait avoir une dizaine d’années quand, dans la cour de récréation de l’école, un camarade de classe lui lancé que Virginie n’était pas sa mère, qu’il était un enfant de l’Assistance publique… Ce jour-là, il est rentré tard à la maison. Il s’est caché dans les fossés, et a pleuré des heures et des heures,

Virginie a eu beau le consoler en disant que ce n’était pas grave, cette révélation a marqué toute sa vie. Et il n’a cessé d’être hanté par des interrogations douloureuses, qui restaient sans réponse…

Mais un an avant son décès, jour pour jour, nous avons enfin appris l’histoire de ses origines. Et quelques jours plus tard, nous venions lui les raconter, et surtout lui dire que sa mère, Lucienne Josèphe, l’avait beaucoup aimé…

Nous nous souviendrons toujours de son regard émerveillé, du bonheur intense qui éclairait son visage alors que nous ouvrions les portes de son passé, et du nôtre.

Pupille de l’Assistance Publique, né de père et de mère inconnus, tels ont été les renseignements sur sa filiation, pendant des années.

Nous ne savons pas exactement quand il a commencé à chercher d’où il venait, mais vers 1980, alors qu’on s’apprêtait à le faire Chevalier de la Légion d’Honneur, il a dû entreprendre des recherches et a su que sa maman s’appelait Lucienne Josèphe. Plus tard, il a découvert qu’elle s’était mariée à Louis Hémery en 1929 et qu’elle avait eu 3 enfants.

Il s’était confié à certains d’entre nous et nous l’engagions à tenter de les retrouver, mais il était partagé entre l’envie de découvrir son histoire et la crainte de troubler celle de ses demi-frères et sœurs, et, comme souvent, le souci des autres et sa très grande pudeur l’ont emporté.

Lors de la fête familiale que nous avions organisée pour ses 80 ans et ceux de Maman, il nous a annoncé qu’il avait retrouvé sa tombe, et qu’il connaissait enfin son visage : une superbe photo d’elle, à l’âge de 29 ans, incrustée dans le marbre de sa tombe, lui avait permis de découvrir les traits fins et le beau regard de celle qui l’avait porté. Il nous a lu avec émotion les paroles qu’elle avait fait graver sur sa tombe : « Doit-on vivre pour être heureux ? Non, mais pour agir, pour lutter, pour créer un peu de bonheur autour de soi. L’idéal de ma vie. » Et nous avons été stupéfaits en découvrant ce message de notre grand-mère et de constater à quel point, sans la connaître, il partageait cet idéal. Mis à part le fait que lui, Papa, il revendiquait pour tous le droit au bonheur…

Quelques années ont passé… Malgré notre envie, nous ne nous sentions pas le droit d’entreprendre, sans son accord, des recherches sur sa famille.

Mais, quand la maladie a commencé à menacer sa vie, son ami Léon Fatous, qui connaissait son secret, a décidé de tout faire pour qu’il connaisse enfin son histoire. C’est avec lui que nous sommes venus l’an dernier lui la raconter.

Sa maman, Lucienne Josèphe, est née en 1901, à Frévin-Capelle, près d’Arras. Sa propre mère, Elisa, était une jeune femme de 36 ans, veuve avec 4 enfants, de famille très riche. Elle aimait la vie, et aima un homme, dont elle fut enceinte.

Cet homme, un notable déjà marié et père de famille, ne pouvait assumer officiellement l’existence de cet enfant, et Elisa la plaça dans une famille d’accueil. Sa mort rapide, des suites de l’accouchement, l’empêcha de la revoir. Le père de Lucienne subvint en cachette aux besoins de sa fille jusqu’à sa mort, en 1913.

Après quoi, Lucienne dut renoncer à l’école, où pourtant elle était très brillante, et dut participer, comme notre Papa plus tard, aux durs travaux des champs. Mais elle continuait à s’instruire, dès qu’elle le pouvait. Elle était curieuse de tout, aimait lire, adorait la poésie, et il lui arrivait souvent d’écrire des poèmes pour ceux qu’elle aimait. Comme Papa aussi, elle ignorait tout de ses origines…

Pendant la guerre, ceux qu’elle croyait ses parents ouvrirent une cantine, où les soldats venaient boire et manger lorsqu’ils quittaient le front, et, longtemps après que les bruits des canons se furent éteints, les troupes à qui la France avait confié les soins de la reconstruction nationale continuaient à fréquenter cet estaminet de fortune

C’est là que Lucienne connut notre grand-père : un militaire venu d’Algérie, aux beaux habits brodés, qui tomba fou amoureux d’elle.

Il dut repartir pour l’Algérie, Lucienne, qui ne connaissait rien des choses de la vie, comprit bientôt qu’elle était enceinte… Elle avait 19 ans, elle était mineure. Il voulut revenir, on l’en empêcha.

On éloigna Lucienne du village pour cacher sa grossesse et Papa est né à Lille, à l’hôpital de la Charité. Et il peut être sûr que Lucienne l’a aimé de toutes ses forces dès qu’elle a su qu’elle le concevait.

Elle le met au monde le 25 mai, mais est ensuite si malade qu’elle ne quitte l’hôpital qu’au mois d’août. Elle n’a pas d’autre choix que le confier à une nourrice, espérant se rétablir assez vite pour travailler et le reprendre, mais sa santé reste chancelante. Par ailleurs, sa mère adoptive a dépensé toutes ses économies pour payer le séjour à l’hôpital, et sa propre fille tombe très malade. Bientôt, il n’y a plus assez d’argent pour payer la nourrice, et celle-ci l’emmène au dépôt de l’Assistance Publique le plus proche. L’inspecteur de l’Assistance se met en rapport avec sa maman. Nous avons retrouvé les lettres qu’elle lui a adressées.

En octobre 1920, elle est toujours malade, au point de ne toujours pas pouvoir se déplacer. Elle écrit  « Je ne veux pas l’abandonner, à cela je ne puis me résoudre… Je vous prie de bien vouloir me dire si vous pouvez me le placer en attendant que je puisse travailler, et si je pourrai le revoir, aller l’embrasser chez la nourrice à qui vous le confierez… »

L’inspecteur lui explique la dure loi de l’Assistance, qui ne peut garder l’enfant qu’au titre d’abandonné. Lucienne ne pourra pas le revoir, et il la presse car les délais s’amenuisent qui pourraient lui permettre de reprendre son fils. Mais la situation de grande pauvreté qui est celle de sa maman, sa très mauvaise santé, son isolement sont des obstacles insurmontables.

Le 20 octobre 1920, elle écrit : « Ne pouvant absolument pas élever moi-même mon petit garçon, j’ai l’immense regret de le laisser aux soins de l’Assistance en attendant que je sois en état de travailler et de le reprendre… Veuillez croire que j’agis ainsi car il m’est impossible d’agir autrement et que j’en ai le cœur broyé… Veuillez avoir pitié d’une malheureuse et me dire s’il existe une autre façon de ne pas l’abandonner tout à fait »

L’Inspecteur, visiblement ému, lui propose un petit secours financier, mais son montant est trop faible pour couvrir les frais de nourrice, et sa maman Lucienne écrit le 26 octobre : « Etant toute seule au monde, ne connaissant personne qui pourrait charitablement élever mon petit garçon, je me soumets à cette chose déchirante : je le confie, Monsieur le Directeur, à votre bienveillance en vous suppliant de ne pas croire que j’agis ainsi pour m’en débarrasser… Dès que je travaillerai, j’irai vous demander de me le rendre, j’espère que ce bonheur me sera bientôt permis… que j’irai bientôt vous redemander mon pauvre petit garçon. »

Moins d’un mois plus tard, il est placé chez Virginie.

Sa maman Lucienne l’aimait, elle l’aimait beaucoup… Et comme il a eu raison de se battre, dès qu’il a pu, contre l’injustice sociale et la pauvreté qui obligent parfois les mères à se séparer de leurs petits.

Nous ignorons ce qui s’est passé ensuite pour sa maman, jusqu’à son mariage avec Louis Hémery, sinon qu’elle reprend des études, passe des concours, travaille dans l’administration. Mais nous savons que, plus tard, elle recommande à ses enfants d’être gentils avec les enfants de l’Assistance… Leur témoignage nous a convaincus qu’elle n’a jamais cessé de penser à lui.

En 1978, il l’un des vice-présidents du Conseil Régional et s’exprime sur France 3. Elle le reconnaît…

Peut-être la chose publique a-t-elle aussi attiré notre père pour que sa mère le retrouve un jour….

Quelques jours plus tard, gravement malade, elle se confie à sa fille et lui raconte leur histoire sous le sceau du secret. Elle va s’éteindre au début du mois de février 1979. Sa fille lui demande s’il faut le prévenir, mais elle craint qu‘il lui en veuille et ils ne vont pas se rencontrer…

Mais, le 14 avril dernier, il rencontre sa sœur Odette et son frère Daniel. Son frère Lucien, retenu par des problèmes de santé, ne peut être des  nôtres.

Ce fut un moment merveilleux, à jamais gravé dans notre mémoire familiale. Comme si nous nous retrouvions tous après une longue séparation.

Il découvrait enfin que, contrairement à ce que lui avait dit une religieuse, alors qu’il demandait à être enfant de chœur, il n’était pas l’enfant du péché, mais celui de l’amour.

Il apprenait aussi qu’au cours de sa vie professionnelle et politique, il était passé des milliers de fois à quelques kilomètres du village de sa mère, Sainte Catherine les Arras.

Depuis, sa famille retrouvée, ses frères et sœurs, mais aussi leurs conjoints et leurs enfants n’ont cessé de lui témoigner, de nous témoigner son affection…

Nous avons tous été, nous aussi, marqués, voire  tourmentés par l’ignorance de nos racines… Mais, avant son départ, la vie l’a fait, nous a fait, le magnifique cadeau d’enfin les découvrir.

Nous n’avons guère été étonnés en apprenant notre ascendance paternelle. Elle explique cet attrait que nous avons toujours eu pour le Sud et les mystères de l’Afrique. Reste à découvrir les traces de sa famille paternelle. Nous le ferons.

Nous savons qu’il a pu partir apaisé, avec le doux sourire de sa mère Lucienne à ses côtés, tout près de celui de Virginie. Merci encore à son ami Léon. Merci à sa sœur, à ses frères et à leur famille d’avoir bien voulu que se déchire le voile qui cachait notre vérité.